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Grammaire : « Des objectifs modestes mais s’y tenir »

lundi 2 juillet 2012
Mis à jour le lundi 2 juillet 2012

Daniele Manesse, Professeur de sciences du langage à l’université de Paris 3 - Sorbonne Nouvelle.
« Pas de consensus parce que les résultats des élèves se dégradent. »

- Vous avez observé les changements des programmes de grammaire. Pouvez-vous décrire les évolutions ?

  • Les grands changements viennent de loin : les instructions de 1972 marquaient une rupture avec celles qui précédaient, dans lesquelles la grammaire avait pour objectif exclusif l’acquisition de la norme de l’écrit ; depuis 1972, on laisse une place à l’étude de la communication, à celle des usages oraux de la langue, à la parole de l’élève. Ce en quoi les instructions de 2002 innovent,c’est dans la démarche : l’acquisition de savoirs grammaticaux n’est plus l’objectif premier. Ce qui importe, c’est d’installer dans la classe une relation active, collective, d’observation et de réflexion sur la langue avant d’installer les connaissances à proprement parler ; celles-ci sont en petit nombre,les définitions les plus précises se faisant en termes de compétences. L’étude de la langue devait se faire dans un temps limité– une heure et demie par semaine -mais se mettre en œuvre dans tous les « champs disciplinaires » : l’étude de la langue n’est plus une fin en soi puisqu’elle s’élabore lors de la mise en œuvre réelle de la langue. Les programmes de 2008 réintroduisent un ordonnancement dans l’enseignement grammatical, autour d’un inventaire de notions précises, explicites, programmées par cycle et même par année,dans un temps beaucoup plus important,défini avec précision lui aussi. En tant que tel, il s’agit beaucoup plus d’un « programme ».

- Comment expliquer ces changements à répétition ? N’existe-t-il pas de consensus ?

  • Il est vrai que ces changements sont très déstabilisants pour les maîtres ! Les raisons d’une telle accélération dans leur publication– 1996, 2002, 2008 pour les dernières publications de programmes ! - sont certainement multiples. Il n’y a pas de consensus parce que les « théories » sur la langue et l’apprentissage évoluent sous l’effet des sciences académiques - linguistique, psychologie de l’apprentissage – déstabilisent et discréditent les savoirs « traditionnels » ; il n’y a pas de consensus parce que les résultats des élèves aux évaluations se dégradent incontestablement en morphologie et en orthographe, et poussent à la révision ; il n’y a pas de consensus parce que des groupes de pression qui dénoncent toute innovation font pression sur l’institution, mais à mon avis l’absence de consensus vient surtout du terrain : les programmes de 2002 sont terriblement difficiles à mettre en œuvre, et les enseignants sont désemparés...

- Les programmes de 2002 étaient-ils à ce point décalés ?

  • Les programmes de 2002 supposaient chez les enseignants une grande expérience de la pratique de l’analyse de la langue, ainsi que la capacité de se mobiliser à tout moment de l’enseignement, dans toutes les activités, sur des problèmes de langue, de les faire reformuler, de les transformer en notions que les élèves puissent s’approprier ; or les maitres pluridisciplinaires de l’enseignement primaire sont sollicités sur des quantités de fronts, ils n’ont pas tous une formation linguistique poussée. Les programmes de 2008 balisent mieux le travail du maitre : liste de notions, progressions etc. Ces programmes ne sont pas pour autant un carcan où l’on doit débiter un programme, le nez dans le guidon, et les enseignants gardent une grande marge de manœuvre. Comme d’autres, j’aurais évidemment trouvé plus raisonnable qu’on aménage ceux de 2002, ce qui aurait évité ce sentiment d’inconstance et d’arbitraire dans les choix, mais je soutiens les nouveaux programmes – je ne parle ici que de la grammaire ! - parce qu’ils exposent moins les maitres et sont à mon avis largement suffisants pour ce qu’on attend de la connaissance de la grammaire.

- Comment faire en sorte que les élèves progressent ?

  • Je crois qu’il faut donner à l’enseignement grammatical des objectifs modestes, mais s’y tenir. L’école primaire prépare les élèves aux exigences plus grandes du collège en matière d’écrit. Du côté des enseignants,l’objet principal est qu’ils sachent pourquoi ils enseignent de la grammaire, quelles sont les notions utiles, et qu’ils sachent l’expliquer aux élèves. La réflexion sur le sujet n’a pas été assez menée dans les IUFM car le temps consacré à la didactique de la grammaire a toujours été insuffisant : la grammaire est aussi un ensemble de notions à apprendre, à automatiser pour certaines. Par exemple, et j’ose le dire ! (et je l’enseigne à mes étudiants de FLE) le passage par la mémorisation pour certaines connaissances (la conjugaison) est une technique qui gagne énormément de temps et qui permet d’économiser de l’énergie des élèves lors des activités écrites.

Auteur de : Orthographe, à qui la faute, ESF, Paris 2007Le français dans les classes difficiles, INRP, Paris, 2003


(article publié dans le fenêtres sur cours spécial université d’automne du SNUipp-FSU 2010. )


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