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Handicap : « Des gestes ordinaires pour des situations extraordinaires »

jeudi 14 février 2013
Mis à jour le mardi 18 décembre 2012

Frédéric Grimaud est enseignant en CLIS et membre de l’équipe de recherche ERGAPE (Ergonomie de l’Activité des Professionnels de l’Education) d’Aix-Marseille-Université. Il a publié dans la Nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation n° 57 et dans la revue TFE avec F. Saujat : Des gestes ordinaires dans des situations extraordinaires : approche ergonomique de l’intégration d’élèves en situation de handicap à l’école primaire.


- Pouvez-vous nous parler de la recherche que vous avez menée ?

  • Mon point de départ, au travers de la loi de 2005, est le principe de scolarisation ordinaire des élèves en situation de handicap. En mai 2011, le SNUipp avait lancé une enquête auprès des enseignants des écoles et 63% avaient souligné la difficulté à scolariser les enfants en situation de handicap. Cette difficulté exprimée est devenue pour moi « une porte d’entrée » dans l’analyse du travail. L’activité de l’enseignant se situe entre ce qu’on lui demande (l’institution, les collègues, lui-même...) et ce que ça lui coûte (les élèves, les résistances...). C’est dans cet écart-là que se situe l’activité enseignante, que nous allons regarder selon une méthodologie clinique avec des outils comme l’instruction au sosie ou l’auto-confrontation.

- Comment analyser cette activité enseignante ?

  • L’instruction au sosie fait émerger « les gestes incorporés » (J. Leplat), ces gestes dont on n’a pas une conscience directe. Je propose une situation fictive du type « Je dois te remplacer demain matin dans ta classe et personne ne doit s’apercevoir que ce n’est pas toi. Donne-moi toutes les instructions nécessaires ». Avec l’auto-confrontation, 2 enseignants sont filmés dans leur classe. Ensuite, on visionne et on échange sur ce que l’on voit : « tu fais ça, là mais tu m’as dit que c’était ça que tu voulais faire, alors quels choix as-tu opérés ? pourquoi ? » ou « tu me dis que tu considères ton élève handicapé comme les autres, mais là il ne fait pas comme les autres : pourquoi cet écart entre ce que tu dis et ce que tu fais ? ». La controverse s’installe entre les enseignants sur des questions de métier, autour des mêmes supports vidéo.

- Pouvez-vous nous parler de certains résultats produits par cette recherche ?

  • Ma recherche a deux objectifs : une visée heuristique, produire des savoirs sur le métier et participer au développement professionnel des enseignants. Pour ma recherche, j’ai choisi deux classes : un CE1 difficile en ZUP avec un élève en situation de handicap intellectuel avec troubles associés, ce qui rajoute de la difficulté à la gestion du groupe, pour une enseignante avec trois années d’expérience, et un demi-poste d’AVS ; et un CE1-CM1 avec un élève myopathe très lourdement appareillé, une enseignante expérimentée. J’ai constaté d’abord un fort déficit de la prescription1 (des injonctions officielles à la formation) : les enseignants ne savaient pas quoi faire avec ces enfants-là. Certes, beaucoup de termes généraux comme socialiser... inclure... mais sans ressources opérationnelles pour l’enseignant. Dans la 1ère classe, l’enseignant doit gérer le groupe entier difficile. Pour le faire en préservant sa santé, elle a choisi de cadrer ses élèves par une tâche scolaire dès leur entrée en classe d’une part. D’autre part, elle n’utilise pas uniquement l’AVS pour l’élève en inclusion mais place à côté de cette dernière 2 élèves particulièrement agités pour les maintenir au calme. Dans la 2e classe, l’enseignante a mis en place une forme de tutorat afin de faciliter la participation de son élève en fauteuil roulant aux séances d’EPS. Voici « des gestes ordinaires pour des situations extraordinaires », qui constituent des pistes pour l’analyse du travail.

- Quels sont les prolongements de cette recherche ?

  • Dans un premier temps, la scolarisation d’un élève en situation de handicap a permis de poser une loupe sur le travail enseignant, et pour reprendre l’expression de René Amigues, de « voir dans une goutte d’eau les propriétés de la rivière ». « Redonner du pouvoir d’agir » (Y. Clot) est une question de santé au travail : pas la santé comme absence de maladie, mais comme « la capacité de l’individu de créer des choses et des liens entre ces choses » comme l’avait justement remarqué Canguilhem. La santé au travail, c’est adapter, transformer son milieu pour s’y développer, pour faire « du bon travail ». Et par cette recherche que j’ai menée, ce collectif d’échanges qui s’est créé, ces moments d’expérimentations, les enseignants ont eu l’opportunité de reprendre la main sur leur métier. Et il me semble qu’un syndicat aurait tout intérêt à développer ses propres outils d’analyse du travail, pour attaquer de front ces questions de santé au travail.

    *Voir article « les prescriptions sont floues » à www.snuipp.fr/Les-prescriptions- sont-floues
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