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"La place des ATSEM dans les collectifs de travail"

vendredi 29 mars 2013
Mis à jour le lundi 25 février 2013

Françoise Carraud est maitre de conférences en sciences de l’éducation à l’ISPEF (Institut des sciences et des pratiques en éducation et formation) de l’Université Lyon 2. Elle est également responsable d’un Master « Métiers de l’enseignement scolaire, de la formation et de la culture », et directrice de l’axe Professionnalités du laboratoire Éducation cultures politiques. Elle a enseigné elle-même en maternelle et en ZEP. Elle participe au suivi scientifique de la plateforme néopass@action de l’Ifé-ENS.

- Comment en êtes-vous venue à vous intéresser au travail des ATSEM ?

  • Dans le cadre d’une recherche sur le travail des enseignants, je conduis depuis plusieurs années des observations de type ethnographique dans différentes écoles. J’ai demandé à des institutrices de maternelle de tenir un agenda dans lequel elles doivent noter face aux évènements de la journée de classe leur sentiment de satisfaction ou d’insatisfaction. Je me suis aperçue que les relations avec les ATSEM étaient un des points qui avait le plus d’impact sur le ressenti des enseignantes. J’ai donc voulu observer le travail des ATSEM et j’ai conduit des entretiens avec elles.

- Que disent les unes et les autres ?

  • Cela se passe généralement bien. « Une classe qui roule bien, une ATSEM en or, que demander de plus ? » Mais l’équilibre est fragile et les tensions apparaissent rapidement. C’est souvent dans le manque que s’exprime l’attachement des institutrices à leur ATSEM. Elles vivent très mal leurs absences qui augmentent la fatigue, le stress et désorganisent la classe. Elles sont parfois insatisfaites de leur travail. « Elle intervient toujours dans mon regroupement », « elle ne fait pas ce que je lui demande. » Les conflits peuvent éclater à propos de l’heure de réveil des enfants, sur la façon de conduire l’habillage ou la gestion du passage aux toilettes. De leur côté les ATSEM ne se sentent pas toujours reconnues dans leur travail. « On a toujours le plus mauvais atelier à faire, le plus salissant, on ne peut pas avoir de contact direct avec les parents. » Elles souffrent de se sentir infériorisées. « Je suis une exécutante mais pas la boniche ! » Chacun des deux corps a l’impression que l’autre ne travaille pas suffisamment.

- Comment l’expliquer ?

  • ATSEM est devenu un vrai métier avec ses exigences et ses normes. Les ATSEM sont maintenant des fonctionnaires titulaires d’un CAP petite enfance et lauréates d’un concours difficile. Un métier qui a évolué, plus motivant parce que plus en contact avec les enfants mais aussi plus exigeant car multitâche. Cette profession doit donc affirmer sa spécificité face aux autres professionnels que sont les enseignants. La deuxième source de conflit possible c’est la hiérarchie protéiforme à laquelle sont soumises les ATSEM et qui les amène à lutter pour leur autonomie. S’il n’y a pas de rapport hiérarchique direct entre les ATSEM et les enseignantes, leur travail en dépend au quotidien. Les ATSEM ne souhaitent pas particulièrement avoir de temps collectif de concertation avec les instits et les temps d’échange sont réduits. C’est donc en situation que se font les ajustements de travail. L’autonomie des ATSEM est contrôlée par les enseignantes sur le temps scolaire alors qu’elles ont la charge des enfants pendant le temps de garderie et de cantine. Enfin j’ai pu noter que des principes hétérogènes orientaient le travail des ATSEM et des enseignantes. Il y avait auparavant une distinction entre le travail de soin et le travail éducatif qui était fondatrice de la différence entre les métiers. Mais les lignes de partages sont maintenant plus floues. ATSEM comme instits réalisent souvent les mêmes tâches et les mêmes gestes mais elles ne leur donnent pas la même signification et n’établissent pas la même distance avec les enfants. Les enseignantes favorisent l’autonomisation et cherche la réflexivité alors que les ATSEM sont davantage dans la proximité affective et le guidage. Pour l’enseignant un travail scolaire réussi passe par un apprentissage autonome, pour les ATSEM, l’enfant apprend quand on l’aide même s’il ne fait pas son travail seul.

- Peut-on sortir de cette lutte entre les métiers ?

  • Je pense que les enseignantes sont dans une stratégie de distinction au sens de Bourdieu. Comme les ATSEM ont intégré certaines des normes du travail enseignant, les institutrices en inventent d’autres, encore plus intellectuelles, notamment sur la production et l’évaluation. Cette reconnaissance du travail enseignant qui ne passe que par l’apprentissage me semble expliquer en partie la primarisation de l’école maternelle. Une des façons d’en sortir serait de réhabiliter et reconnaître le « travail de soin », le « care » dont parlent les sociologues féministes américaines. Tous ces temps où l’on s’occupe du corps des enfants, des objets, des lieux, toutes ces activités qui renvoient à la vulnérabilité des êtres et des choses et qui doivent être prises en compte comme un véritable travail. On s’apercevrait que les enseignantes comme les ATSEM assument, de manière différente, une part de ce travail.
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