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"Le genre habille les inégalités"

mardi 23 avril 2013
Mis à jour le lundi 25 février 2013

Cendrine Marro Cendrine Marro est maîtresse de conférences en psychologie et sciences de l’éducation à l’Université Paris-Ouest Nanterre La Défense. Elle est responsable de l’équipe « Genre, Savoirs et Éducation » du Centre de Recherche Education et Formation (CREF-UPOND) et chargée de mission « Égalité femmes hommes » à l’Université Paris-Ouest Nanterre La Défense. Elle est également membre du comité scientifique de l’institut Émilie du Chatelet, institut de développement et de diffusion de recherches sur les femmes, le sexe et le genre.

- Que signifie pour vous travailler la question du genre ?

  • Je travaille sur le genre, et plus précisément sur la dépendance/ indépendance à l’égard du genre, et cela pour faire en sorte que la mixité devienne un outil de l’égalité. Pour moi, le genre est un système hiérarchisant de normes de sexe qui légitime les inégalités en les naturalisant. Ce système situe les individus dans la société en leur assignant une place différente et surtout hiérarchisée en fonction du sexe d’état civil attribué à la naissance, le sexe masculin bénéficiant d’une plus-value dans les lieux de pouvoir, à forte reconnaissance sociale. Ce système légitime les inégalités de sexe en les habillant de l’idéologie de LA différence, idéologie qui fonctionne d’autant mieux qu’elle est couplée à celle de la complémentarité des sexes (qui elle-même se justifie par le biologique puisque pour faire un enfant il faut un spermatozoïde, produit par le mâle et un ovule produit par la femelle). Les études « genre » se sont développées pour mettre en relief et dénoncer ce système et dénaturaliser tant les différences que les inégalités qui sont sociales et construites et non la suite logique de différences biologiques. D’où l’importance d’être formé aux études genre.

- Que peut-on faire, à l’école en particulier, pour avancer sur cette question ?

  • Si le genre habille les inégalités avec l’idéologie de la différence, alors il faut enlever l’habit et lutter contre le genre ! Il faut montrer que quand on incite une fille à être sensible, mignonne, à ne pas parler fort parce que ça fait très féminin, ça va jouer contre elle dans certains contextes. Par exemple, elle ne va pas prendre sa place dans une assemblée, parce qu’elle va hésiter à dire ceci ou cela, parce qu’elle va avoir peur de paraître méchante et insensible donc moins femme. Ce que certaines personnes peuvent aussi lui signifier très explicitement ! Et c’est la même chose quand on incite un garçon à montrer sa force et ne pas exprimer ses sentiments. Concernant l’école, la difficulté c’est que les enseignants partagent comme nous tous, à des degrés divers, consciemment ou non, cette idéologie et s’en servent même parfois pour « gérer » la classe. Quand on confie systématiquement aux garçons certaines tâches (comme déplacer du matériel dans la classe) on apprend aux filles que ce ne sont pas des tâches pour elles parce que c’est un travail d’homme, parce que les hommes sont forts. Et dans le même temps on pousse les garçons à se sentir compétents dans la tâche en question. Ces stéréotypes, par les préjugés et attentes qu’ils produisent, nous empêchent de prêter attention à chacun et chacune dans son individualité et à l’exprimer pleinement au profit de différences socialement construites, très sclérosantes pour l’épanouissement et finalement l’éducation, en termes d’ouverture des possibles.

- Vous dites que l’école n’est pas dégagée de cette idéologie dans ses pratiques. Vous pouvez nous donner des exemples ?

  • De nombreuses observations se sont intéressées aux sollicitations des élèves par les enseignants. On constate par exemple que majoritairement les filles lèvent le doigt avant de prendre la parole et attendent (parfois longtemps !) que l’enseignant la leur donne. Les garçons, de leur côté, la prennent sans la demander et quelquefois en coupant la parole aux filles. Ce sont là des constats classiques qui apprennent aux enfants ce qu’ils/ elles peuvent légitimement se permettre de faire en tant que filles ou garçons. Quand les enseignants sont rendus conscients de cet état de fait et qu’ils essaient de le corriger, ils expriment l’impression qu’ils ont, en rééquilibrant leurs interventions, de délaisser les garçons ! Et les garçons expriment parallèlement celui d’avoir été délaissés. Ces constats reflètent l’emprise du genre sur chacun et chacune d’entre nous, emprise qui nous conduit à tolérer les comportements attendus de l’un ou l’autre sexe, illustrant ainsi quoi qu’en disent bon nombre d’enseignants, que les élèves ne sont pas vus comme asexués mais bien comme des filles et des garçons. Et là, on perd toute la richesse des individus et on la leur fait perdre aussi ! L’école doit avoir à coeur de permettre à l’individu d’explorer et d’exprimer son individualité. Elle doit éviter de toujours l’interpeller au regard de ses identités sociales sexuée avec tout ce que cela légitime comme inégalités. Pour moi, pour plus d’égalité entre les filles et les garçons, l’école doit accompagner chacune et chacun pour cheminer de la dépendance à l’indépendance à l’égard du genre.
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