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Les devoirs : « Enjeu d’apprentissage ou de régulation du système ? »

jeudi 14 février 2013
Mis à jour le mardi 18 décembre 2012

Patrick Rayou est professeur de sciences de l’éducation à l’Université Paris-VIII et membre du laboratoire Circeft-Escol. Ses travaux concernent la socialisation des enfants et des jeunes, la formation des enseignants, la construction des inégalités d’apprentissage. Il a notamment dirigé l’ouvrage « Faire ses devoirs. Enjeux cognitifs et sociaux d’une pratique ordinaire » aux Presses universitaires de Rennes en 2009. Il est aussi l’auteur de « Les inégalités d’apprentissage. Programmes, pratiques et malentendus scolaires » avec Élisabeth Bautier (PUF 2009) et de « Devenir enseignant. Parcours et formation », avec Dominique Gelin et Luc Ria (Armand Colin 2007).


- Quelle est aujourd’hui la réalité des devoirs à la maison ?

  • L’importance des devoirs à la maison est grande si on en juge par les études menées par l’INSEE et ceci malgré leur interdiction dans les textes. De plus, il arrive que les familles soient auto-prescriptrices, en rajoutent par rapport aux demandes. Le phénomène le plus connu est celui des cahiers de vacances qui ont engendré un marché de l’édition considérable. Des travaux de l’IREDU ont montré que ces devoirs de vacances creusent les inégalités entre les élèves.

- Qu’est-ce que cette permanence des devoirs dit de l’école ?

  • Elle dit les difficultés de l’école française à réguler ses rapports avec l’extérieur. Historiquement, les républicains ont voulu mettre l’école à l’abri des influences sociales avec une conception méritocratique selon laquelle tous les élèves qui y exercent leurs talents auront des résultats qu’ils devront à eux seuls et à l’institution scolaire. Si on vit dans cette fiction, et c’est toujours le cas, alors peu d’objets circulent entre l’école et ce qui n’est pas elle. J’en vois deux principaux : les notes et les devoirs. Toutes les tentatives pour limiter les devoirs ou minorer le poids des notes ont échoué alors même que les acteurs pouvaient être d’accord. Les devoirs apparaissent alors comme un instrument de régulation, non pas de l’apprentissage des élèves, mais du système. Chacun à un droit de regard voire de pression sur ce que fait l’autre. Si les parents ne jouent pas le jeu, ils sont démissionnaires et si l’enseignant n’en donne pas c’est qu’il n’est pas sérieux. Et je fais l’hypothèse que tant qu’on ne donnera pas un rôle raisonnable aux parents dans le système, on ne règlera pas la question.

- Quelles difficultés posent les devoirs ?

  • La première tient à l’idée que le transfert du milieu principal d’apprentissage à un milieu secondaire s’opèrerait naturellement. Or ceux qui ont à traiter le travail des élèves ne savent souvent pas dans quel esprit il a été donné. S’agit-il de devoirs d’exercice, d’anticipation, de recherches, de préparation d’une évaluation... ? Je ne suis pas certain que les parents saisissent ces nuances là, pas plus que les professionnels payés, fussent-ils des enseignants, qui n’ont pas connaissance des apprentissages premiers. À ce problème d’identification de la tâche cognitive s’ajoute le travail des élèves. Les devoirs supposent que des notions qui n’ont pas été assimilées pendant le cours puissent l’être au moment où ils feront l’exercice sans la présence de leur enseignant. Or on voit bien, quand on assiste à l’aide aux devoirs, combien les malentendus sont forts sur des choses aussi évidentes qu’apprendre sa leçon. Enfin, les devoirs sont une violence faite aux familles de milieux populaires que l’on sous-estime. On ne voit pas pourquoi des parents devraient assumer la honte de ne pas savoir faire ce qui est demandé à un élève de 12 ans ! Suivre les études, motiver les enfants, veiller à ce qu’ils aient un espace d’étude, fermer les écrans, tout ceci fait partie du rôle éducatif des parents. Mais il y a un abus, une défausse de la part de l’école à demander aux familles de prendre la charge cognitive des devoirs. D’autant qu’à l’adolescence, les devoirs sont un moyen de chantage et peuvent alimenter des conflits intra-familiaux. Leur visée cognitive à l’origine est diluée dans des problématiques sociales de contrôle de l’école, de contrôle de la jeunesse.

- L’internalisation qu’envisage le gouvernement est-elle une solution pertinente ?

  • C’est une bonne solution à condition d’internaliser vraiment. Les devoirs se feront à l’école, soit, mais encadrés par qui ? Il faut inventer des modes de collaboration dans les équipes enseignantes pour que ceux qui seraient amenés à les encadrer soient au courant des objectifs et des difficultés des élèves. Dans ce sens, plus de maîtres que de classes est une matrice institutionnelle pour ce type de collaboration. La cointervention dans la classes permet des remédiations instantanées mais aussi la prise d’indices sur les modes de travail réels des élèves et sur les blocages. Des devoirs au sein de l’école organisés par des personnels susceptibles de dépister les difficultés pourraient alors être l’occasion de débloquer certains élèves sans empoisonner les familles.
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