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Parents, un lien à tisser

mardi 21 août 2012
Mis à jour le mardi 21 août 2012

Pierre Périer est sociologue, professeur en Sciences de l’éducation à l’Université Rennes 2, et chercheur. Il s’intéresse aux problématiques d’enseignement et de scolarisation dans les quartiers populaires.


-  Quelles sont les normes et les attentes de l’école ?

  • Le rapport entre l’école et les familles ne se résume pas à une simple communication et à des échanges. On a affaire à de véritables institutions : l’institution scolaire et l’institution familiale. Mais l’école attend implicitement un modèle de parents : le « bon parent d’élève » suit la scolarité de son enfant et l’aide dans ses devoirs, il s’informe, participe aux réunions ou mieux encore, prend l’initiative de rencontres avec les enseignants. Cette norme de comportement attendue soustend une bonne connaissance de l’école et si les familles dites populaires la perçoivent, elles ne savent ni ne peuvent toujours y répondre.

-  Quelles inégalités produisent ces normes ?

  • Dans les familles de milieux populaires, les inégalités sont doubles et se renforcent mutuellement : l’enfant est plus souvent en difficulté dans les apprentissages en classe mais les familles le sont aussi face à l’école. La question des devoirs est exemplaire ; nombre d’élèves de ces familles ne sont pas aidés, même si les mères les inscrivent dans des structures d’accompagnement et font preuve de bonne volonté en la matière. L’attente scolaire engendre des inégalités domestiques qui circulent de la classe à la famille et de la famille à la classe. C’est une spirale infernale qui tend à installer et amplifier la difficulté. Et on assiste alors à un double décrochage : l’élève dans ses apprentissages et les familles dans l’aide qu’elles ne peuvent pas apporter à leurs enfants.

-  Quelles sont les logiques que développent les parents face à ces inégalités ?

  • Il faut bien avoir à l’esprit que tous les parents souhaitent la réussite de leur enfant mais les familles ont-elles les ressources et les compétences pour apporter leur soutien ? Non. Est-ce compris et perçu par l’école ? Non. Le différend est là : l’école attend beaucoup des familles mais la délimitation des périmètres, des rôles et responsabilités des uns et des autres ne sont pas clairement définis. Pourtant, les parents ont confiance dans l’Ecole de la République en s’en remettant « à plus compétents » qu’eux. Pour beaucoup de parents, la norme pour leur enfant, c’est de « suivre et poursuivre dans la voie normale » sans viser forcément les premières places dans les classements. Et le malentendu est là précisément : l’école appelle les parents quand il y a problème et il faut savoir qu’un message de l’école peut très vite les paniquer. L’école alors leur demande trop et la difficulté scolaire devient difficulté éducative ; les parents se sentent disqualifiés car impuissants pour aider leur enfant.

-  Quels principes de justice préconisez-vous pour réduire ces inégalités ?

  • Depuis trente ans, on a développé des politiques et des dispositifs pour rapprocher l’école et les familles. Mais le constat reste le même : des parents « colonisent » l’école, ont tous les codes, sont des stratèges, passent du privé au public, renforcent leurs droits tandis que d’autres sont pointés comme absents ou démissionnaires. Le modèle des classes dominantes reste prégnant et conforte les inégalités. Il s’agit donc de repenser le rapport entre les familles et l’école en le déplaçant d’un enjeu de communication à un enjeu de complémentarité entre les institutions. Quatre principes peuvent guider notre réflexion. Un principe d’explicitation : plus on explicite et moins se joue la connivence culturelle ; l’école doit donc dire plus clairement ce qu’elle fait et ce qu’elle attend de tous les parents. Le principe de diversification : il y a une diversité croissante des familles dans les milieux populaires qui nécessitent une diversification des modalités, des supports pour communiquer, se rencontrer, se réunir... Ainsi par exemple, l’écrit est utile mais c’est parfois la parole qui prévaut sur l’écrit, la parole qui se donne et qui engage. Le principe d’anticipation : l’enjeu consiste à éviter de s’adresser aux parents uniquement quand il y a problème et invite à ce que l’école prenne très tôt des initiatives, inscrites au projet d’école pour rencontrer tous les parents. Le principe de médiation/inter-médiation : souvent l’école domine culturellement les familles des milieux populaires qui se mettent alors en retrait. Introduire un tiers permettra de désindividualiser les relations, d’inscrire les parents dans un réseau et leur donner les moyens d’agir collectivement.
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