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« Parler aux enfants du monde tel qu’il est"

mardi 26 février 2013
Mis à jour le mardi 26 février 2013

Alain Serres est fondateur et directeur des éditions Rue du monde. Il a débuté sa carrière professionnelle comme enseignant. Ayant exercé durant de nombreuses années tout en menant une activité d’auteur de littérature jeunesse, il a créé sa propre maison d’édition voici 15 ans.

- Vous fêtez cette année 15 ans de Rue du monde. Avec le recul est-ce une aventure que vous recommenceriez ?

  • J’ai démarré Rue du monde sans bien prendre la mesure de tous les rochers qui se dresseraient devant ma petite barque. J’ai l’immense bonheur d’avoir réussi à fabriquer avec tous ceux qui nous ont aidé, un pôle éditorial où l’on peut se permettre de s’adresser aux enfants en ayant conscience de notre statut d’adulte sans être condescendant envers eux. C’est difficile d’y parvenir sans verser dans la démagogie, si nous avons réussi à construire cet esprit de liberté c’est peut-être parce que nous avons toujours gardé les pieds sur terre. La réalité est toujours bien ancrée en moi, mais ma part de poétique que j’ai découvert à l’adolescence avec la poésie m’a aidé à décoller de ce réel et à donner du souffle à des projets. Du souffle pour imaginer des livres complètement improbables comme « Première année sur la terre » [1] avec Zaü, ou « Au même instant sur la terre » avec Clotilde Perrin, qui se présente sous la forme d’un dépliant dans lequel on fait le tour des fuseaux horaires en découvrant ce qui se passe au même moment dans différents pays de la planète, et d’autres livres encore avec lesquels on a prouvé qu’on pouvait respecter l’enfant tout en ayant des ambitions littéraires et artistiques.

- Rue du monde c’est une ligne éditoriale qui n’hésite pas à traiter des sujets graves comme la guerre, le colonialisme, le racisme… Comment aborder de tels sujets avec les enfants !?

  • Rue du monde est une maison engagée, nous le revendiquons. Nous voulons parler aux enfants du monde tel qu’il est tout en espérant leur donner envie de le construire autrement. Certes, l’enfant est encore un adulte en construction, mais il est d’ores et déjà une personne qui mérite le respect. À Rue du monde on met la barre un peu haut. Ca se voit à travers nos illustrations, mais aussi à travers nos signatures pour ce qui est du texte. Mais en même temps on ouvre tout grand les portes du monde dans sa complexité et ses contradictions. Mettre l’enfant à l’abri de tout cela serait un peu vain parce que les bruits du monde parviennent à ses oreilles. Ce serait prendre le risque de le laisser grandir à coté des grands mystères de l’humanité, des grandes problématiques, des enjeux planétaires, des parts d’ombre du monde. Ce à quoi on pense d’abord c’est à partager la lumière avec lui. Nous devons passer aux enfants les témoins de la vie que sont l’amour, la fraternité, la solidarité. Mais cette part de lumière, on a aussi envie de l’accompagner d’un regard sur des sujets qui peuvent être graves en veillant à ce qu’à la fin du bouquin l’enfant ait trouvé cette part d’humanité qui lui donne envie de grandir encore. De ce point de vue, les illustrateurs jouent un rôle de premier ordre. On peut avoir un texte lourd, mais il nous faut à côté des images qui respirent et qui nous donnent de l’espoir.

- Dans le contexte de crise économique et de diminution des ventes globales de livres, comment s’en sort Rue du monde ?

  • Le livre est en crise même si la littérature jeunesse ne s’en sort pas trop mal. Ceci dit, la crise est là, elle est puissante. S’il y a moins de personnes dans les librairies, celles qui les fréquentent encore sont prêtes à dépenser un petit peu plus. Il y a un fossé qui se creuse entre ceux qui ont les moyens et ceux qui en ont moins. Cela ne nous satisfait pas d’autant que ça met en péril tous les maillons de la chaîne de fabrication du livre. Quand les ventes baissent de 2% ou 3%, les librairies qui sont déjà en difficulté franchissent la ligne rouge. Or ce sont les petites librairies indépendantes qui portent notre travail. Du coté de l’imprimerie et de la reliure c’est aussi une la catastrophe. Le pays est en train de se vider de son savoir faire. Beaucoup vont imprimer en Asie où les coûts sont 25% moins élevés. Nous avons fait le choix d’imprimer en France, mais sur certains formats nous sommes parfois obligés d’aller ailleurs parce qu’il n’y a plus les machines ici. Nous faisons aussi un effort pour fabriquer nos livres dans des conditions écologiques optimales, mais cela a un surcoût de 7% à 8%. Malgré ces difficultés nous parvenons à l’équilibre. Une maison comme la nôtre ne tient que parce qu’elle rencontre un vaste réseau de sympathie... S’il n’y avait pas tout ça, le livre jeunesse français ne serait pas cette belle vitrine qu’il est aujourd’hui dans le monde. C’est un petit trésor dont nous devons tous prendre soin.

Notes

[1] Dans « Première année sur la terre » Alain Serres et Zaü regardent le monde et ses saisons à travers un point de vue qu’on ne comprend vraiment qu’à la fin de l’histoire : le regard d’un renardeau de sa naissance à son premier anniversaire

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