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"Une image d’eux-même dégradée"

jeudi 21 mars 2013
Mis à jour le lundi 25 février 2013

Jean-Yves Barreyre est sociologue, directeur du CEDIAS (Centre d’études, de documentation, d’information et d’action sociales) et responsable du pôle « Études, Recherches et Observation » de l’association nationale des centres régionaux d’études et d’animation sur le handicap et l’insertion. Il est l’auteur de Évaluer les besoins des personnes en action sociale (avec C. Peintre), 2006, Dunod et de Éloge de l’insuffisance. Les configurations sociales de vulnérabilité (à paraître).

- Qui sont les « incasables » ?

  • Ce sont des jeunes qui mettent en difficulté de façon récurrente les institutions et les professionnels censés les prendre en charge. Au début des années 2000, l’Observatoire national de l’enfance en danger a lancé un appel à projet de recherche sur les jeunes à difficultés multiples et le CEDIAS a été l’une des trois équipes retenues.

- Quelle est la nature de l’étude"que vous avez menée ?

  • Le premier objectif était de réaliser un travail exhaustif auprès de tous ceux qui interviennent auprès de l’enfance en danger : Aide sociale à l’enfance, protection judiciaire de la jeunesse, professionnel s du secteur médico-social, enseignants. Il a fallu avec eux définir de façon précise le profil de ces jeunes en situation d’« incasabilité » en excluant tout ce qui pouvait être discutable. Nous avons circonscrit notre champ d’investigation à deux départements d’une population pratiquement équivalente (1 million 300 000 habitants) le Val de Marne et le Val d’Oise.

- Comment expliquer cet échec ?

  • Nous avons travaillé sur l’hypothèse que les professionnels ne connaissent pas le parcours des enfants. Leur formation et leur discipline leur laissent supposer que les quelques informations dont ils disposent suffisent pour donner du sens à leur action. Nous sommes allés chercher tous les éléments du parcours de vie de chaque enfant en explorant les données venant des professionnels, des parents, des jeunes euxmêmes pour construire une grille biographique. Le principal enseignement de ce travail, c’est le constat que plus de 80% des enfants ciblés avaient subi un traumatisme grave (arrachement, mort, rejet, violences physiques importantes) et que celui-ci n’était pas connu des professionnels qui accueillaient l’enfant au moment de l’enquête. Leur implication et leurs compétences ne sont pas en cause mais la plupart du temps, par méconnaissance, ils ne s’attaquent pas aux véritables causes des difficultés de l’enfant.

- Quelle serait la réponse adaptée ?

  • Il faut essayer de comprendre avec ces enfants ce qui est insupportable, jamais exprimé et qui les conduit à ce que j’appelle un processus d’échappement. Ce n’est pas leur capacité d’attachement qui est en cause, mais une image d’eux-mêmes tellement dégradée qu’ils sont incapables de rentrer dans tout projet.

- Comment être plus e$cace dans la prise en charge de ces enfants ?

  • À l’image d’autres domaines comme le handicap, cette situation complexe remet en cause l’ensemble du dispositif. La protection de l’enfance est complètement dépassée. Elle est structurée par les mesures : AEMO, placements... avec tous les écarts entre la prise de décisions et leur mise en place. On retrouve les mêmes problèmes à l’école qui a le plus grand mal à gérer les troubles du comportement, accepte les élèves les plus dociles quel que soit le problème et exclut les perturbateurs. Comme la loi de 2007 [1] réformant la protection de l’enfance a tenté de le faire, il faut changer de paradigme. Face à des enfants particulièrement compétents pour laminer toutes les structures d’autorité, il faut faire tomber les murs entre les institutions. Chaque professionnel doit réaliser qu’il est nécessaire et insuffisant.

Cela suppose une évolution des mentalités

  • Oui, cela signifie par exemple que les éducateurs, les soignants, les travailleurs sociaux doivent pouvoir rentrer à l’école pour travailler avec les enseignants. On passe d’un système mécanique à un système organique capable d’évoluer en fonction des sollicitations. Ce ne sont plus les personnes qui doivent s’adapter à des institutions inamovibles mais l’inverse. La situation devient première par rapport aux institutions. Dire ça fait peur à tout le monde car nos identités personnelles et professionnelles sont construites par rapport à nos appartenances aux institutions. Il nous faut être un adulte citoyen responsable qui a un rôle par rapport à des mineurs protégés ou à toute personne qui n’a pas les moyens de s’insérer dans la société.

Notes

[1] Loi n° 2007-293 du 5 mars 2007

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