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"Une pédagogie de la coopération en rupture avec la pédagogie de compétition"

mardi 2 avril 2013
Mis à jour le lundi 25 février 2013

Francis Vergne est chercheur associé auprès de la FSU et coauteur de La nouvelle école capitaliste, ouvrage collectif paru en 2011.

- Vous posez la question « faut-il réformer l’école et sur quelles bases », n’êtes-vous pas persuadé qu’une refondation soit nécessaire" ?

  • Il faut savoir prendre de la distance critique entre des choses qui sont annoncées comme une refondation et qui à mon sens ne le sont pas vraiment et d’autre part, indiquer quelles sont les bases de rupture qu’il faudrait avoir avec l’école telle qu’elle fonctionne tout en indiquant des pistes alternatives. Je pense donc qu’une refondation est nécessaire mais sur la base d’un diagnostic qui établisse pourquoi et comment les fondations actuelles ont été mises à mal. L’école n’est pas un champ de ruines mais un certain nombre de ses fondements ont été sapés par amputation de moyens, fermetures de classes... et par l’imposition de normes comptables, dérivées du new management privé. C’est sur ces bases-là qu’il faut refonder.

- La concertation a mis en avant un diagnostic généralement partagé, c’est celui de la panne de la démocratisation de l’école. N’est-ce pas là le principal enjeu de la refondation ?

  • Cette partie du diagnostic je la partage tout à fait. Ce que je regrette c’est qu’à aucun moment on ne l’aie mise en regard de l’évolution de la société et surtout des politiques néolibérales qui en sont responsables. Le paradoxe est qu’on se retrouve dans la désignation d’inégalités dans l’école sans qu’à aucun moment cela ne soit lié à ces politiques.

- Vous avez coécrit La nouvelle école capitaliste dans lequel vous dénoncez le fait que l’école serait gérée selon des critères de gestion capitalistes. Que voulez-vous dire concrètement ?

  • L’école, si nous n’y prenons garde et suivons les injonctions hiérarchiques, devrait se plier de l’intérieur aux normes dominantes de concurrence et compétition, ce qui renforce les inégalités, la dénature et la détourne de tout objectif d’émancipation. Elle tend à devenir en elle-même intrinsèquement capitaliste. Les critères de valorisation du capital humain sont dans le fonctionnement même de l’école.

- Vous pouvez donner un exemple ?

  • Ce sont par exemple les recettes du « management de la performance » qui sont présentées comme des modèles censés répondre à tout, à la fois pour les écoles, les maîtres, les élèves : contrats d’objectifs quantifiés et individualisés, évaluation, pilotage par la demande, autonomie, concurrence, transformation des usagers en « clients ». Le discours du management est omniprésent et remplace toute réflexion sur comment surmonter les difficultés apprentissage : il faut être performant pour se plier aux classements. Mais en eux-mêmes ces derniers ne veulent pas dire grand chose. Comme PISA par exemple, personne ne sait vraiment ce qui est mesuré mais l’important est de se soumettre à la dictature de la mesure comptable.

- Est-ce que votre analyse vaut pour l’école de la maternelle à l’université où faites-vous un distingo selon les niveaux ?

  • Cela me semble clair et net au niveau de l’enseignement supérieur. L’autonomie des universités induit ce type de fonctionnement avec un mélange public-privé et injonction aux chercheurs de rentabilité de recherche. À l’autre bout dans le primaire c’est vrai qu’on est dans une situation différente mais l’une des logiques de cette évolution néolibérale de l’école c’est d’imposer un fonctionnement de marché même là où il n’y a pas marchandise. Pour le primaire il n’y a pas marchandisation du savoir. Il y a quand même une situation de pression dans laquelle les maîtres doivent fonctionner selon ces critères, de toujours être évalués, d’être plus rentables etc.

- Face à cette situation y a-t-il des alternatives pour les enseignants ?

  • À mon avis même la pédagogie a été influencée par ces normes de compétition et de rentabilité. À l’heure actuelle un des problèmes qui se pose en lien avec les contenus centrés sur les compétences est qu’il y a une cohérence entre le socle commun de compétences et de connaissances et le type de pédagogie adaptée à son acquisition, pédagogie que j’appelle la pédagogie de la compétition. À l’inverse, je prône une pédagogie de coopération, qui soit en rupture avec la précédente. On doit pouvoir apprendre sans concurrence. Le défi est celui d’une invention commune de cette pédagogie de la coopération, et pour cela il faut travailler ensemble à ce qui recentre sur la question des apprentissages et de contenus qui ne soient pas ceux de compétences mais de savoirs.
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